Penser. Mettre des mots pour révéler autrement mon oeuvre tactile.
Journal de réflexions sur mes obsessions artistiques par intermittence dans les temps et la maturation : les sols, la mise en boîte, le féminisme, la mort, les percepts, la pédagogie…

Voyage tactile de Marie-José Pillet
Reflexions à partir de l’événement du 16 mars 2023
Le sable sec de la dune, d’une épaisseur indéfinie et le pied s’enfonce, freiné dans son élan. A chaque pas, on descend d’une marche. Des milliers de grains de sable s’échappent, se poussent les uns contre les autres à la pression de notre pas. Il y a comme une tendresse dans cette volonté de faire corps avec le sable. C’est doux, et en même temps ça s’enfuit, c’est insaisissable. Le combat inégal par son étendue, sa densité, sa malléabilité se transforme en un jeu de qui perd gagne, le sable ou le marcheur ?
C’est en marchant ainsi, en clopinant avec plus ou moins de patience que nous rencontrons cette grande étendue qu’est la plage. Sous les doigts, un tissu éponge invite déjà à s’étendre, à se reposer, à ne rien faire, à se vider.
Réminiscence ou rêverie, la matière nous a transporté quelque part alors que nous tenons dans la main un smartphone derrière lequel est inscrit d’une petite écriture blanche sur fond noir Plage et du bout des doigts de l’autre main, nous touchons un petit coussinet rempli de minuscules billes, et nous rêvons.
Ce petit objet indispensable par ses multiples fonctions qu’est le smartphone, est détourné en remplaçant le vide laissé dans la coque par une composition de textures à toucher et à son revers un titre. Tous ces objets sont uniques et forment une série, appelée Walkphone.
En quoi ce Walkphone, par exemple, serait un objet artistique au même titre qu’un tableau ou qu’une sculpture ? La sensation qu’il procure par la vue et par le toucher ne nous transporte-elle pas autant que devant un paysage peint ? Pourquoi la matière picturale avec ses touches de couleur, sa composition, son mouvement et sa position frontale ne met jamais en doute ses qualités artistiques ? Bonne ou mauvaise, la peinture reste dans le champ de l’art. L’art est principalement visuel, tout art plastique est répertorié dans les arts visuels !
Peut-on dire que le toucher se réserverait seulement au design et à la mode ? c’est à dire un toucher fonctionnel, essentiellement dans la prise, toucher un bol, toucher le manche d’un outil, toucher un meuble, toucher un tissu… A partir de cette constatation, où ma démarche artistique tactile se situe-t-elle ? Et ma tentative de relier mes productions à l’art pictural est-il recevable ?

Légèreté, dit-il d’une voix forte, comme si ce mot écrit en tout petit, lu au revers de l’objet devait être rehaussé, réhabilité, découvert à son insu. Alors qu’il le cache en prenant l’objet dans sa main en soulevant le couvercle, et pose son autre main sur la matière.
Quelque chose se soulève, pense-t-il. Ça pourrait être des fleurs ou alors des pétales tombés au sol, lequel est plat et lisse, dit-il tout haut. Ça chatouille. Je pense au sol de la forêt tapissé de jacinthes sauvages, dit-il encore. C’est ce toucher qui me fait penser à cette vue. Un toucher peut-il appeler une image ? Ou est-ce l’objet smartphone qui induit des images ? Il poursuit sa rêverie en comparant son toucher réel, ici, une douceur veloutée sur une surface dure, trop lisse, trop plate par rapport à un tapis forestier mais participe à la légèreté des pétales. Il rêve d’un tapis de pétales comme il existe très souvent en automne des tapis de feuilles mortes. La sensation serait douce et légère en même temps qu’unique, éphémère et spontané. Quand il touche ce pétale sur sa petite tige dure et froide , il imagine que cette petite matière au bout de ses doigts est l’étiquette de ce vêtement de sol – il imagine alors que mille étiquettes parsèment le sol pour dire que le vent ne rasera pas la douceur légère du pétale.
Un autre visiteur s’empare d’un autre « Walkphone » intitulé Hostile en interpelant son voisin. « Ça pique ou ça râpe ? Comme un sol parsemés de petites bogues de châtaigne, oui ça pique et disons que ça pique sans blesser. Ça me fait penser aux murs crépi, ça a été la mode un moment et quand on s’adossait au mur on en sentait tous les reliefs plutôt désagréables. Maintenant on préfère le lisse, est-ce plus agréable ? Un ressenti neutre. Au moins, avec toutes ces petites piques sous mes doigts, tous mes nerfs sont en éveil ! Une alerte aux hostilités qui se manifestent sans crier gare, une invitation à s’adoucir, pour râper ce qui est en trop ! »
C’est sûr, le voisin va vouloir s’emparer du dit Walkphone pour s’adoucir ou râper ce qui est en trop, mais aura-t-il la même sensation ? Et sa sensation va-t-elle générer de l’imagination ? Peut-être va-t-il s’ensuivre une discussion entre les deux visiteurs sur la confiscation de l’imaginaire par les images alors que le toucher concerne chaque individu de façon intime…
Clap ! Clap ! Clap ! on marche sur Clopin-clopan, une réalisation au sol constitué de pavés de
bois pivotant sur un axe. Un sol instable qui rappelle les pavés qui se déchaussent, ce qui nous fait danser involontairement avec le sentiment d’insécurité. Clopin-clopan, c’est une marche à deux ou trois pas difficiles et désagréables car les arêtes des pavés s’enfoncent sous les pieds. On ne sait pas comment appréhender cette chose mouvante, par quel bout le prendre. Clap ! Clap ! Clap ! Le pavé bute sur le socle de bois en faisant glisser le pied en oblique à chaque pas, une drôle de démarche ! Les enfants s’en amuseraient volontiers, eux qui se défient de marcher sur une platebande de 10 cm de large sans dépasser ! L’adulte se sent empêtré dans ses chaussures et ses conventions et dans cet inconfort il ne sait plus quoi penser. Pourtant, les rues et les trottoirs pavés sont beaucoup plus dangereux et
désagréables. Je me souviens d’avoir marché sur un pavé avec le même pivotement oblique qui a fait remonter l’eau contenue dans le vide dudéchaussement et m’a arrosé le pied ! Un mauvais coup de clown ! Clopin-clopan, avec son orthographe sans son t, le t du géomètre et des bonnes manières, se moque de nous en même temps qu’il nous invite à
regarder sous nos pieds.


Passage d’eau : marcher sur des coussins d’eau sous-tendus par une bâche PVC. Clopin–clopan : pavés de bois pivotant sur un axe en acier
Il peut y avoir facétie ou aussi rêve d’un toucher hors sol en inventant une autre matière comme celle de l’eau. Passage d’eau prend au pied de la lettre le mythe d’une traversée en mer tout en étant à sec. Marcher sur l’eau nous fait danser pour traverser la matière sans se mouiller. Là encore un jeu entre notre perception kinesthésique et la réalité matérielle de l’installation : des coussins d’eau sous une bâche en pvc. Le temps de quelques pas malhabiles, une sensation d’instabilité et d’inconfort, on ne sait pas trop quoi en penser si ce n’est à la référence biblique. Jusqu’où vont puiser nos sensations pour se nourrir ? Ou est-ce notre culture qui se construit en rapport avec nos sensations ?
Notre culture est visuelle, on peut même avancer qu’elle est essentiellement visuelle. On voit d’abord, on retient ce qu’on a vu, n’existe que ce qui est vu, voir devient une preuve et la distance de la vue devient la norme. Avec ces données peut-on visualiser la sensation tactile ? Fouler l’art aux pieds, une série de grands formats tente de répondre à cette question par des dessins aux pastels et à l’aquarelle. Certains sont montrés au sol, d’autres sont accrochés au mur, histoire d’évaluer la distance du regard. L’eau teintée de l’aquarelle dit la fluidité, le pastel gras donne un velouté qui contrarie la liquidité. Ces dessins nous réconfortent parfois dans ce qu’on sait déjà, d’autre fois nous laissent dans l’indifférence ou encore dans l’incompréhension. Ils ont la modestie de nous mettre à distance sans autre sollicitation apparente. Je me pose la question du regard et ce qu’il induit comme pensée : est-ce que la banalité du regard ou plutôt son développement à outrance entraine une qualité de pensée particulière ? Et en comparaison l’acte de toucher, son intention (utilitaire, cognitif, émotif, machinal), son geste (des mains, des pieds, du corps) et son temps imparti (rapide ou lent, court ou long) peut-il changer les modes de penser ?


Fouler l’art aux pieds, Fleurs de tilleul : aquarelle sur Canson, Fouler l’art aux pieds, Miettes : pastel et aquarelle sur Canson,
Walkphone
Le 4 décembre 2024
Du coup, le toucher est synonyme de violence, d’irrespect, sa définition est assez floue. On le situe entre le toucher du soin et le toucher érotique et on le confond avec le geste de prendre, agir…
Mais entre les deux ?
Mon travail se situe ni d’un côté du soin (refus de ma part de me cantonner à un toucher pour aveugle), ni un toucher de reconnaissance ou d’apprentissage (je pense que je ne peux pas faire plus que ce que j’ai avancé en atelier tactile), ni un toucher érotique car je ne joue pas avec ça, je pense que la peau de l’autre est encore la meilleure matière pour éveiller le désir, mais c’est à réfléchir plus que ça.
Quand on me propose d’être sculpteur pour être en adéquation entre l’art et le toucher, je réponds que je ne suis pas dans la forme et que je ne demande jamais à toucher les personnes. Comme pouvait le faire Lygia Clark qui a été mon professeur quand j’étais à la fac. Bien que je sentais que nos travaux étaient proches, je savais sans vraiment le formuler qu’en fait nos intentions étaient très différentes.
Je crois que je le dis mieux maintenant quand je dis que je propose le toucher parce que je ne pouvais pas peindre. Une sorte de pied de nez aux BA qui refusait la peinture au profit d’un art conceptuel. Ce qui est beau dans la création c’est la force de la transformation d’un interdit, d’une souffrance, d’un handicap, d’une filiation impossible (fille d’un père opticien et d’une mère elle-même femme interdite).
Oui, le toucher s’oppose à l’omniprésence de la vue au point d’interdire le toucher presque tout à fait, par risque de maladie, par risque de dégradation, par distance entre les individus en conséquence d’un travail individuel ou distancé, par peur d’irrespect – le toucher même anodin peut être mal interprété, par peur d’être envahi par ses propres émotions, par habitude – pourquoi toucher puisqu’on sait ce qu’il en est, et par manque d’interêt puisqu’on touche sans en être conscient. J’en oublie très certainement, il y a tellement de raisons de ne pas toucher !
Alors pourquoi je m’obstine à continuer dans ce sens – du toucher- alors que personne n’en veut ?
Parce que je le crois essentiel mais est-ce vraiment ma motivation essentielle ?
Il y a chez moi une obsession, une obstination à vouloir le toucher coûte que coûte. Pourquoi, alors qu’on peut s’en passer, en tout cas c’est ce que la vie actuelle tend à faire. Je pense secrètement que ce toucher, celui que j’invente avec l’art me permet de rejoindre ce que j’ai perdu avec la mort.
La mort et ce qu’elle détruit comme contact.
Est-ce une explication suffisante pour que mon art puisse intéresser tout le monde ?
Quand on sait le déni des hommes sur la destruction de la planète et sa lâcheté pour trouver les moyens d’y remédier, la volonté de rester vivant n’a pas de résonance.
Le toucher pour rester vivant !

