La société occidentale a privilégié la perception visuelle au détriment des autres sens. VOIR est impératif ! Devant un écran, comment ne pas voir ? Comment sentir sur sa peau ce que l’oeil voit ?
Une recherche artistique qui donne à voir ce que le toucher perçoit.
Craquements
Fouler l’art au pied, [Craquements] 2025, aquarelle, pastel à l’huile, encre, 200 x 80 cm
Voir la sensation de craquements sous les pieds, [recherches], 2025, 21 x 29,7 cmMue de platane, photo de mémoire, sentir le craquement
Glissade
Fouler l’art au pied, [Glissade], 2024, pastel à l’huile, graphite, encre, 200 X 80 cm
Voir la sensation de légère glissade sous les pieds, recherches, 2024, 21 x 29, 7cm
Tentative de visualiser la sensation tactile pédestre, 2024, pastel à l’huile, 21 x 29,7 cmTapis d’aiguilles de pin, photo de mémoire, sentir le glissement des feuilles sous les pieds
Le corps
L’organe du toucher est la peau, laquelle recouvre tout le corps, sa perception est aussi bien interne qu’externe. Le toucher permet donc une perception de l’environnement et celle de son propre corps, il est dit haptique.
Projet de la matière
Projet de la matière, 1993, une collaboration entre la chorégraphe Odile Duboc et l’artiste plasticienne Marie-josé Pillet. MJP propose aux danseurs des éléments tactiles fonctionnant sur des sensations mouvantes. Avec la danse, la matière visible ou non sur scène devient crépitements, déséquilibres, apesanteur, inertie. La matière est et sera toujours la matière première de l’artiste.
Eléments non visibles sur scène : Coussins d’eau : pvc, eau, 115 x 150 x 8 cm chaque Tôles à ressorts : acier, bois, 100 x 100 x 10 cm « Petites et moyennes baleines » : jersey de coton, millet, 15 x 15 cm et 40 x 40 cm
Eléments présents sur scène : Gonflable : 800 x 400 cm 4 « baleines » : jersey, polystyrène, 180 x 120 cm Mur incliné : bois, blutes, latex, 800 x 310 x 120 cm « Petite baleine » : jersey, millet, 15 x 15 cm
Projet de la matière, une création révélatrice du pouvoir du toucher, « voir » ce qu’il procure : le déséquilibre d’un sol instable, les soubresauts d’un sol à ressorts, l’apesanteur sur un matelas d’air, l’engloutissement dans des formes molles.
Extrait de l’article de Laurence Louppe : Odile Duboc, elle, a découvert en Marie-José Pillet un partenaire extrêmement intéressant. Chorégraphe exceptionnelle par la qualité de son travail et par son exigence, Odile Duboc a toujours relié son art à la sensation intérieure. Marie-josé Pillet propose aux danseurs des coussins d’eau, des plaques à ressort, d’autres pièces fonctionnant sur des tactilités mouvantes. Autant de machines à réagir que le corps peut explorer, imprégner et modifier. L’étonnant de cette collaboration est qu’elle aboutit moins à l’exhibition directe de l’oeuvre d’art sur scène, qu’à son propre récit, à sa trace enregistrée dans le corps des danseurs. Demeurent des appuis perdus, des rebonds, des trébuchements. De l’objet, demeurent des vertiges, qui sont des vertiges. Demeurent encore sur la scène des masses malléables, et un mur, surface d’adhérence, où le corps du danseur vient se coller et se déverticaliser. Autant de support d’abandon où le corps consent à sa propre matérialité. Univers hypnotique qui voit la conscience abdiquer une partie de son pouvoir d’intervention sur le réel.
Odile Duboc chorégraphe et directrice du Centre chorégraphique de Belfort publie la revue mensuelle Contre-Jour qui développe les actions du centre Chorégraphique.
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Oeil de l’eau
Il ne suffit pas de voir, il faut se jeter à l’eau sans se mouiller ! tout un art !
Vivre la mouvance de l’eau pour glisser, danser, plonger sur des ballons de baudruche partiellement remplis d’eau. Marcher dans les profondeurs sur un sol mou, vaseux, visqueux. Etre porté sans poids ni temps par la matière en mouvements. A l’oeil et sans eau, une expérience tactile et kinesthésique d’une eau rêvée.
Oeil de l’eau, 2003, latex, textile, photographies, air et eau, armature au sol dimension variable
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Champs de Berchères
C
Le paysage qu’on pourrait voir en peinture, Marie-José Pillet en fait un long couloir dans lequel on est touché par des matières douces, humides, molles, craquantes qui représentent la traversée de ce paysage.
Champs de Berchères, couloir paysage tactile, 1979, Installation Couloir tactile représentant la traversée sensorielle d’un paysage : 1000 X 200 X 140 cm Couloir : extérieur bois, intérieur : textiles, verre, silicone, enregistrement sonore. 32 croquis tactiles : 30 x 20 cm. Mémoires tactiles : photos, textes.
Une fois la porte du couloir refermée derrière soi, on rentre dans le ventre d’un animal ou alors dans une forêt sauvage… Il y fait sombre, on n’y voit rien, on se laisse emporter par le toucher des matières qui nous entourent des pieds à la tête. La marche est lente et peu équilibrée… une foule de sensations nous envahit, on rêve ou on est perdu, on voyage dans une boîte de 10 m de long, on est ailleurs et pourtant là. A proximité du couloir, le visiteur expérimente en touchant des croquis tactiles à portée de mains et des matières naturelles mises au sol. Il sent la mollesse lourde des labours, le balancement des épis de blés sur leur tige, la froideur de l’eau du ruisseau, le chatouillement des herbes hautes, la rudesse agressive d’une route… des reconstitutions inventées, souvent textiles, juxtaposant la pierre et le skaï, le bois et les ressorts et d’autres matériaux encore.
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Passing Show Hong Kong<>Paris
Performance de Marie-José Pillet et Frédérique Decombe
Deux lieux : Paris et Hong Kong Un seul moment : 6 mars, 13 h à Paris et 20 h à Hong Kong, 2021
Extrait de la captation de la performance
Qu’on soit à Paris ou à Hong Kong, PASSING SHOW, HK<>Paris nous invite à vivre au présent un art sérieux et en même temps ridicule. Sous-tendu par le texte de Thomas Bernhard, Maitres anciens, la performance propose en deux espaces séparés et une même durée, une sorte d’anatomie de la pensée par les moyens plastiques propres aux deux artistes. A Paris, Marie-José Pillet cherche à tricoter de l’art avec des barreaux de chaise, questionnée par son propre rôle et le questionnant. A Hong Kong, Frédérique Decombe manipule corps, paroles, textes de six performers, produisant sens et sons comme matériau plastique en un Wordpainting. Un personnage aveugle, dédoublé, l’un à Hong Kong visionne la scène avec une caméra et l’autre à Paris cherche à voir par ses autres sens, représente notre incompétence à vivre pleinement.
Passing Show HK<>Paris Story board 40 dessins 21x 29,7 cm Aquarelle et encre
Journal
Penser. Mettre des mots qui révélent autrement mon oeuvre tactile.
Journal de réflexions sur mes obsessions artistiques par intermittence dans les temps et la maturation : les sols, la mise en boîte, le féminisme, la mort, les percepts, la pédagogie…
MarieJosé Pillet, Poingbrodé, 2020, bic et broderie, 14,7 X 21 cm
Le 4 décembre 2024 Du coup, le toucher est synonyme de violence, d’irrespect, sa définition est assez floue. On le situe entre le toucher du soin et le toucher érotique et on le confond avec le geste de prendre, agir… Mais entre les deux ? Mon travail se situe ni d’un côté du soin (refus de ma part de me cantonner à un toucher pour aveugle), ni un toucher de reconnaissance ou d’apprentissage (je pense que je ne peux pas faire plus que ce que j’ai avancé en atelier tactile), ni un toucher érotique car je ne joue pas avec ça, je pense que la peau de l’autre est encore la meilleure matière pour éveiller le désir, mais c’est à réfléchir plus que ça.
Quand on me propose d’être sculpteur pour être en adéquation entre l’art et le toucher, je réponds que je ne suis pas dans la forme et que je ne demande jamais à toucher les personnes. Comme pouvait le faire Lygia Clark qui a été mon professeur quand j’étais à la fac. Bien que je sentais que nos travaux étaient proches, je savais sans vraiment le formuler qu’en fait nos intentions étaient très différentes. Je crois que je le dis mieux maintenant quand je dis que je propose le toucher parce que je ne pouvais pas peindre. Une sorte de pied de nez aux BA qui refusait la peinture au profit d’un art conceptuel. Ce qui est beau dans la création c’est la force de la transformation d’un interdit, d’une souffrance, d’un handicap, d’une filiation impossible (fille d’un père opticien et d’une mère elle-même femme interdite).
Oui, le toucher s’oppose à l’omniprésence de la vue au point d’interdire le toucher presque tout à fait, par risque de maladie, par risque de dégradation, par distance entre les individus en conséquence d’un travail individuel ou distancé, par peur d’irrespect – le toucher même anodin peut être mal interprété, par peur d’être envahi par ses propres émotions, par habitude – pourquoi toucher puisqu’on sait ce qu’il en est, et par manque d’interêt puisqu’on touche sans en être conscient. J’en oublie très certainement, il y a tellement de raisons de ne pas toucher ! Alors pourquoi je m’obstine à continuer dans ce sens – du toucher- alors que personne n’en veut ? Parce que je le crois essentiel mais est-ce vraiment ma motivation essentielle ? Il y a chez moi une obsession, une obstination à vouloir le toucher coûte que coûte. Pourquoi, alors qu’on peut s’en passer, en tout cas c’est ce que la vie actuelle tend à faire. Je pense secrètement que ce toucher, celui que j’invente avec l’art me permet de rejoindre ce que j’ai perdu avec la mort. La mort et ce qu’elle détruit comme contact. Est-ce une explication suffisante pour que mon art puisse intéresser tout le monde ? Quand on sait le déni des hommes sur la destruction de la planète et sa lâcheté pour trouver les moyens d’y remédier, la volonté de rester vivant n’a pas de résonance.
Le toucher pour rester vivant !
Un article « Turbulences » n° 129 octobre 2025
Un interview dans la revue « Turbulences » de Vidéoforme (page 18)
MJP opère tout ce que les GAFAs, Apple, Google, Meta, etc. ne peuvent atteindre : le toucher. C’est un paradoxe puisque le toucher sert à commander les multiples fonctions des smartphones via l’écran tactile. Dans sa jeunesse MJP avait fait une sorte d’alphabet des sensations concrètes du toucher (rugueux, lisse, mouillé, chaud, froid, etc.) en …
Penser. Mettre des mots pour révéler autrement mon oeuvre tactile. Journal de réflexions sur mes obsessions artistiques par intermittence dans les temps et la maturation : les sols, la mise en boîte, le féminisme, la mort, les percepts, la pédagogie… Le 4 décembre 2024Du coup, le toucher est synonyme de violence, d’irrespect, sa définition est …